Parfois, une toute
jeune fille, un corps frêle, une voix ténue se révèlent êtres les
instruments d’un souffle énorme, d’une puissance de prodige. Kyrie
Kristmanson est ainsi : vingt ans et une manière unique de provoquer
d’incroyables collisions entre le folk nord-américain et la musique
médiévale, entre la mélodie pop et le jazz pointu, entre la chanson de
tous les jours et le laboratoire des grandes révolutions musicales.
Origin of Stars, son premier album sur No Format, présente une écriture
mélodique parente de ses grandes aînées en même temps qu’une audace
formelle qui fait se croiser les sources, les pratiques et les
esthétiques musicales. Un peu comme une rencontre acoustique de Joni
Mitchell et Björk…
Faut-il voir un présage dans son nom ? Elle se prénomme Kyrie, qui
signifie « Seigneur » en grec et donne son nom à un chant sacré
catholique et orthodoxe. Et le nom de Kristmanson, venu d’Islande,
signifie « fils du chrétien ». Pourtant, son précédent album,
autoproduit au Canada, s’appelle Pagan Love (littéralement, « amour
païen »).
Son père est musicien et possède un studio à la maison. Chaque soir,
c’est le rituel des chansons de papa pour endormir la petite fille, et
très vite les disques de PJ Harvey, Sinead O’Connor, Daniel Lanois.
Kyrie a vécu une enfance voyageuse après sa naissance à Ottawa :
Montréal, Londres, le Nouveau-Brunswick, le Saskatchewan. Là-bas, en
plein cœur de l’immensité canadienne, « l’hiver est extrêmement froid,
l’été est extrêmement chaud et extrêmement sec. Je me suis demandée
pourquoi les gens vivaient là et j’ai mis un moment à comprendre. En
fait, la beauté des paysages est terrible. On est souvent, soi-même, le
seul objet vertical dans un paysage totalement horizontal. On a le
sentiment d’être nu et vulnérable mais on peut crier et chanter sans
inhibition parce qu’il n’y a personne. On s’en inspire... »
Première guitare à neuf ans, première trompette à treize ans, premières
chansons à quatorze ans, premier album autoproduit à seize-dix-sept
ans… Elle se débat quand on dit qu’elle est précoce : « L’auteur met la
chanson sur le papier mais ce n’est pas nécessairement lui qui l’a
écrite. Une bonne chanson met des générations à surgir, elle existe
avant le chanteur. Si l’on est un peu sensible, on peut sentir les gens
et le monde et l’histoire, et tout concentrer dans trois minutes de
chanson. Mais c’est seulement 10% du processus. »
Et d’où vient le reste ? Kyrie Kristmanson a un beau sourire. « J’ai
l’impression qu’en Europe, on ne croit pas autant qu’au Canada aux
fantômes. Toute notre histoire n’est pas concentrée, comme chez vous,
dans de vieilles églises et de vieux châteaux, mais elle est dans le
sol et dans la nature, sous forme d’une énergie brute. » C’est
peut-être pour cela que ses chansons parlent si souvent de vent, de
ciel, de nuit… Une sorte de folk médiumnique…
Elle saisit les spectateurs du Printemps de Bourges 2009, elle séduit
Emily Loizeau qui l’invite à assurer ses premières parties, elle se
prépare à déménager à Paris pour préparer à la Sorbonne une thèse
universitaire sur les trobairitz (les femmes troubadours des XIIe et
XIIIe siècles). Et Kyrie Kristmanson ne cesse de tourner, avec sa
guitare trois quarts à la taille d’un enfant, ses drôles de chapeaux
blancs à poils, sa trompette et ses chansons habitées par de très
anciennes et très puissantes énergies.
- Bertrand Dicale, Paris, 2010